Patrice ALZINA

                

                L'ours et l'enfant          

Sous les vertes futaies des hautes Pyrénées,
Un enfant s'est perdu, ignorant des vallons
Des ravins et des sentes, le voilà vagabond,
Petit Poucet offert aux sylvestres secrets,
Dessous ces frondaisons dont il ne connait rien,
Rempli des certitudes d'un gamin parisien.

Sous les hautes futaies des vertes Pyrénées,
Un ourson s'est perdu; épris de vastitude,
Enivré des parfums de sa libre attitude,
Se retrouve soudain de sa mère éloigné,
Grisé par les odeurs de ce nouveau pays,
Pauvre être transplanté depuis sa Slovénie.

Pauvres hères tous deux abandonnés du monde,
Egarés sans viatique, cheminant sans abri,
Courageux et alertes quand le soleil abonde,
Pétris de peurs d'enfants lorsqu'arrive la nuit.

Et l'un de rechercher des marques aux chemins,
Et l'autre de dresser son museau dans le vent,
Ignorants de chacun le funeste destin,
Tout frémissant d'angoisse, et de froid frissonnants.

Quand soudain, abordant au près d'une clairière,
Le hasard les surprend, quel curieux face à face!
Chacun perdant alors ce qu'il gardait d'audace
Devant l'apparition d'un autre qu'il croit fier.

Mais entre ces deux là comment rompre la glace?
Et comment parvenir à un dialogue amène
Entre un garçon maniant l'accent de Montparnasse,
Et un bestiau grondant en son patois slovène?

Il s'insinue pourtant un vent de sympathie
Qui semble s'établir entre ces étrangers,
Alors comme un enfant sait le faire sans bruit,
L'un s'approche de l'autre, timide et compassé.

Muets et sans manière, voici qu'ils se comprennent,
Et même qu'ils s'entraident, alliés devant la nuit,
L'animal découvrant du miel dans les moraines,
L'enfant tressant des branches, construisant un abri.

Depuis longtemps déjà, inquiets pour les absents,
Les parents des deux bords s'étaient mis à leur quête,
La mère ourse flairant les fumets persistants,
Le père chasseur en piste, un doigt sur la gâchette.

Le matin les confronte, face à face à leur tour,
Stupéfaits par la scène qui s'offre à leurs yeux,
Car les petits dormaient, rêvant aux mêmes cieux,
L'un à l'autre embrassé dans l'attente du jour.

Sous les hautes futaies des vertes Pyrénées,
La peur a disparu, la colère est éteinte,
Effet miraculeux d'une incroyable étreinte
Renvoyant au lointain l'orage qui grondait.

Alors devons-nous croire qu'ailleurs sur cette terre,
L'amour pourra au monde inspirer sa cadence,
Si deux enfants faisant fi de leurs différences,
Etouffent sous leurs rêves les haines de leurs pères.

 

                  ********************

 

                               Rêverie


Dans mes rêves, parfois, je suis sur une plage,
Dans ma main s'abandonne la main d'un enfant,
On retrouve en ses traits un peu de mon visage,
Ou de ce qu'il était avant le cours des ans.


Nous nous asseyons là, sous un arbre sans âge,
Tout contre moi l'enfant se coule et se blottit,
Et son regard se perd comme dans un mirage,
« Raconte-moi encore, quand tu étais petit ».


Je me souviens alors que par-delà la mer
Existait un pays aujourd'hui disparu;
Je lui redis le temps qui n'est plus qu'un hier,
Et jaillissent les mots comme une source en crue.


Se raniment les goûts, fragrances et couleurs
Des fruits sauvages et des épices odorants,
Les chansons d'autrefois qui égayaient mon coeur,
Et tous les chemins creux parcourus au printemps.


Lors, l'enfant s'abandonne au songe qui l'étreint,
Des images rêvées semblent couvrir son front,
M'interrompant parfois d'une question qui vient
Préciser un détail ou réclamer un nom.


Puis soudain il surgit, courant jusqu'au rivage,
Dans un éclat de rire s'éclabousse d'écume,
Et le bonheur ravi qui remplit son visage
Efface en mon esprit toute coulée de brume.


C'est une jeune plante débordant de sa sève,
Ivre de ces possibles que sont tous ses demain,
Et ces histoires qui nourrissent tant ma verve
Ne sont qu'un peu d'engrais parsemant son terrain.


Car quand je ne serai plus qu'une ombre qui passe
Dans les pensées de ceux qui un jour m'ont aimé,
Il ne restera plus de ces temps qui s'effacent
Que les doux souvenirs qu'un jour j'aurai semé.

           ********************

                   Au Florian


...Et le peintre était seul, absorbé par la foule
Derrière les vitres floues du café de Venise,
Un feutre sur le front, tout comme si la houle
Etendait sur le lieu sa lagunaire emprise.


Tutoyant le dossier de la chaise écarlate,
Son vieux manteau ouvert sur un foulard froissé,
Le regard doux et fixe comme statue d'albâtre
Ignorant de ces gens autour de lui pressés.


Les touristes entraient, s'asseyaient un moment,
S'extasiant des miroirs, des boiseries dorées,
Les serveurs hiératiques aux grands plateaux d'argent
Vaquaient en contournant les guéridons chargés;


Lui, dans ce tourbillon, colorait son esquisse,
Tenant avec douceur le fin pinceau de soie,
Traçait sur le papier des rêves de délices
Dans un monde inventé par le bout de ses doigts.


Il n'était plus d'ici, il avait fui le temps,
Dans son âme extasiée ne comptaient plus les ans,
Il communiait avec les fantômes d'antan,
Invités éternels des salons du Florian.

 

         ********************

 

              Une fable


C'était une crique inconnue
A l'écart des routes et plages,
Et seuls quelques sentiers perdus
Y conduisaient, sous les ombrages
Des chênes, et les balayages
Des genêts aux lances pointues.
Quelques rocs rubis encerclaient
Une anse claire au sable rose
Où de vieux pins, les troncs penchés,
Se miraient et prenaient la pose.
Dans ce lieu en dehors du monde,
Souvent venait se réfugier
Un enfant qui, au gré de l'onde,
Laissait son âme dériver.
Il s'asseyait face à la mer,
Et le clapotis sur la grève
Entrainait son imaginaire
Vers les voyages de ses rêves.
Il arriva qu'un jour très pur,
Un de ces jours d'après grand vent
Où l'on voit scintiller l'azur,
L'enfant trouva sur le rivage
L'un de ces oiseaux de passage
Qu'on nomme, je crois, goéland.
Maigre, meurtri, le bec ouvert
Vers le ciel qui l'avait trahi,
Comme tombé du haut des airs
Prisonnier d'un sol ennemi.
Il paraissait mourir de faim;
De la pointe de son canif,
L'enfant décrocha des récifs
Des patelles, et, sans s'approcher,
Lança vers la bête affamée
Tous les coquillages marins.
L'oiseau goulument s'en saisit
Et, tout en lorgnant la présence
Du garçon figé à distance,
Avala la manne servie.
Chaque matin des jours suivants,
L'enfant vint nourrir le malade,
Et chaque jour le goéland
Mangeait en lançant ses oeillades.


Il semblait se tisser entre eux
Un lien muet et mystérieux
Que dans son coeur le garçonnet
Pensait bien être d'amitié.
Jusqu'au jour où, venu plus tard
Qu'à l'heure de ses habitudes,
Il chercha en vain le piaillard,
Déplorant son ingratitude.
De dépit, se sentant trahi,
L'enfant se jeta sur le sable,
Les pleurs de son âme meurtrie
Formant un cours intarissable.
C'est alors que du firmament,
Voilant jusqu'aux rais du soleil,
Une nuée de goélands
Plongea vers lui à tire d'aile,
Chacun d'eux tenant en son bec
Un poisson encore frétillant
Qu'ils lâchaient aux pieds de l'enfant
Sur une nappe de varech.
Et pour diriger la manoeuvre,
Posé sur un roc dominant,
L'oiseau guéri était à l'oeuvre,
Les conduisant et les guidant.


Et comme subjugué par l'instant merveilleux,
L'enfant tendit la main vers l'ami retrouvé,
L'oiseau ouvrit ses ailes jusques à le toucher,
Et le temps s'arrêta, moment miraculeux.


Le temps reprit son cours et les années passèrent...
La calanque a perdu de son aura secrète, devenant l'arène de jeux des enfants et des amoureux.
Souvent, quand l'hiver lui rend sa poétique solitude, s'en va cheminer sur la grève un vieil homme au pas chancelant.
Il marche jusqu'au bord de l'eau, cale son dos à un rocher, laisse sa canne dessiner le sable qu'épousent les flots.
Son regard flou se voile des embruns de la mer, mais sur les lèvres parcheminées, un sourire s'allume soudain, car sur sa main raidie par les ans, le vent du large vient déposer une plume de goéland...

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